ASTROSURF N°138 · Voyage et nightscapes
Un road trip étoilé dans l’Ouest américain
Récit d’un voyage de deux semaines dans l’Utah, le Nevada et l’Arizona, décors mythiques pour des nightscapes.
L’ Astrophotographie est pour nous tous une passion qui nous élève, nous transporte avec vertige au milieu d’une foule de questions ; mais c’est une passion qui sait aussi nous torturer avec ses nombreuses injustices.
La plus connue est évidemment que chaque achat de nouveau matériel provoque l’arrivée de la pluie, et la plus rationnelle à nos latitudes est que l’été tant attendu arrive effectivement avec ses ciels dégagés… mais des nuits qui durent 1h à peine parfois.
Peu d’entre nous ont la chance d’habiter sous des ciels préservés, nous rêvons donc de voyages dans des lieux aux voûtes étincelantes, mais voyager avec son newton sous le bras ou dans le sac refroidit généralement les plus aguerris d’entre nous.
Ce sont ces deux constats amers qui m’ont amené à envisager une autre approche lors de mes voyages : faire du grand champ, des paysages de nuit, avec ( et non dans … ) le plus simple appareil.
En effet, ce type de photo (appelée outre atlantique Nightscape), ne nécessite à la fois que très peu de matériel et très peu de temps de pose. Plusieurs approches existent, mais c’est celle sans suivi, sans monture donc, qui me semble la plus judicieuse. Muni d’un simple trépied et de mon APN. La pratique parfaite pour un séjour en Road Trip.
Ce voyage était un rêve de gosse, un projet qui me tenait à cœur.
Les planètes étaient alignées cette année, il ne restait donc plus qu’à le réaliser.
Son organisation visait à concilier évidemment l’envie de découvrir ces magnifiques parcs, la capacité de chacun à randonner par de fortes chaleurs, la nécessité de ne pas passer son temps en voiture, et un budget à maitriser. En sorte un voyage qui plairait à toute la famille, mais qui me permettrait de faire ces clichés la nuit, sans impacter l’expérience familiale.
Jour 1 — Phoenix
Le périple a débuté par un atterrissage à Phoenix, pour tracer la route tôt dès le lendemain matin ( vive le décalage horaire ) direction le Grand Canyon
Jours 2 et 3 — Grand Canyon
Première claque visuelle. La première chose qui vient à l’esprit est de se demander comment la nature a pu faire si grand, si beau, tout cela au même endroit. Ici nul besoin d’horrible filtre Instagram, les yeux sont en pleine immersion dans ce paysage grandiose. Côté astro, malheureusement il allait falloir patienter… Etant coté sud du canyon, trouver un point de vue pour réaliser le premier nightscape de ce périple allait être compliqué. C’était sans compter de plus sur le gigantesque incendie Dragon Bravo Fire, qui, s’il restait discret de jour au loin, révélait progressivement ses flammes, sa lueur et ses poussières une fois la nuit tombée.
Patience, il y aura d’autres occasions, et le jet lag en ce deuxième jour achève mes velléités nightscapiques.
Le lendemain, après de magnifiques randonnées, je tente donc l’expérience, en essayant de tirer profit de l’incendie pour l’intégrer à mon image. Les lueurs des flammes de l’autre côté de la rive sont malheureusement très fortes, mais, surtout le panache de fumée qui s’en échappe masque majoritairement le ciel. Une soirée d’essai, donc (Photo 1 Grand Canyon Dragon Bravo Fire).
Elle sera néanmoins l’occasion de discuter avec un autre astrophotographe du coin, et de peaufiner mes paramètres de prise de vue. Les calculs faits par l’appli Photopills se confirment parfaitement justes. Aucun filé en 9 secondes. Le premier plan est correctement exposé en 200s , la profondeur de champ acceptable à f/5.6. Je pose néanmoins rapidement le téléphone ( Photo 2 Pixel 8 Pro) sur un mini trépied. En 4 minutes la voie lactée est déjà là, sans rien faire. L’autre photographe sur le site est bluffé. Si l’on affirme qu’il est ridicule de faire de l’astrophoto de voie lactée avec un smartphone, alors il faut déclarer toutes les photos de ce genre de plus de 10 ans ridicules aussi … Notre hobby fait parfois preuve d’un certain snobisme délétère à son ouverture au plus grand nombre.
Jours 4 et 5 — Page et Lake Powell
L’escale pour ces deux jours est désormais le lac Powell. Avec Antelope canyon, Horshoe Bend, et tout un tas de « slots canyons » à proximité, c’est un nouvel émerveillement, mais encore une fois limité aux activités diurnes, les fumées de Dragon Bravo Fire sont soufflées en fin de journée par le vent sur cette région. Elle restera néanmoins l’une des préférées de la famille, car les possibilités qu’elle offre sont très variées, et les slots canyons ( ces canyons où l’on se balade dans de grandes failles étroites, sculptées par l ‘eau, le vent et le sable ) sont à couper le souffle.
Jours 6 et 7 — Monument Valley
Je sais que cette fois les choses sérieuses vont commencer.
Le site est légendaire, grandiose, et la vue depuis l’hôtel (qui porte avec originalité le nom « The View ») est incroyablement cinématographique.
Ce soir la nouvelle Lune sera là, les fumées de l’incendie seront loin, et les points de vue ne manqueront pas. Place au spectacle, donc. Alors que le reste de la famille se repose, je pars en repérage. Encore une fois, l’appli Photopills se révèle indispensable. Je peux anticiper en réalité virtuelle mes cadrages, et donc décider dans quel ordre procéder une fois le soleil couché. Je marque alors chaque emplacement repéré avec des cailloux, un bout de bois … histoire de ne pas perdre de temps dans le noir, et décide donc de mon plan d’action pour la nuit.
Ce sera un premier plan à l’heure bleue pour les West and East Mitten Butte, puis sans bouger, le shooting de la VL une bonne heure après. Ceci me permet d’affiner les paramètres d’exposition à l’heure bleue. A savoir f/11, pour avoir une grande profondeur de champ, et donc l’intégralité du premier plan net, à Iso100, pendant 30s. La mise au point est facile, le premier plan bien exposé, l’histogramme checké. Je tiens ma base. Puis vient la fin du crépuscule astro. Cette fois, j’opte pour f/2.8 ( mon objectif ouvre à f/1.4, mais je décide de le fermer un peu ( trop ) pour gagner en piqué sur les étoiles, ce qui au final ne sera pas forcément une idée lumineuse. Côté ISO, je sais que mon capteur ( sima fP) possède un double gain qui fait chuter le bruit de lecture, et qu’il est invariant à partir de ISO 1600. J’entame donc une série de 40 brutes à F/2.8, ISO 1600, 9s.
A la fin de chaque cible, je ne résiste pas à lancer une pose de 30 s, qui évidemment fera apparaitre un léger filé, simplement pour être émerveillé de voir avec autant de facilité cette voie lactée apparaitre avec tant de détails. Car pour apprécier le résultat final, il me faudra évidemment patienter, le temps de rentrer et de traiter toutes ces images.
Direction la deuxième cible … Désespoir… ou presque. Un spot halogène de l’hôtel éclaire la scène. Je suis stupéfait du nombre de lampadaires, spots et autres projecteurs installés sur les bâtiments, véritables verrues nocturnes. Comment, en se positionnant comme les protecteurs d’un lieu aussi préservé, les indiens Navajos gestionnaires de l’hôtel peuvent-ils avoir installé ces absurdités. Une fois passé la colère (et balayé l’idée de détruire ce spot, je le confesse), je décide d’essayer d’en tirer parti. En décalant un peu mon cadrage, il pourrait éclairer cet arbre torturé, même si l’éclairage sera bien trop fort. D’ordinaire, l’éclairage additionnel d’un sujet doit être extrêmement faible, de l’ordre de 0,01 Lux, ce qui correspond à peu près à une différence d’éclairage que l’on distingue juste légèrement à l’œil nu. Mais là, je pourrais sortir les RayBan …
Cependant je tente le coup, en sachant qu’il y aura un paquet de boulot au traitement. Je lance ainsi une combinaison de temps d’expos. Pour un premier plan éclairé simplement par la lueur des étoiles, ma base est de 200s à f/5.6 ISO 1600. Mais ici il va falloir s’adapter. Enfin, 40 poses de 9s feront l’affaire pour le ciel. (Photo 3 MV Hotel The View)
Le lendemain, les randonnées de jour dans le parc me permettront là encore de repérer plusieurs cadrages. Combiner un premier plan et la position de la VL, trouver des lignes directrices, essayer de raconter une histoire, tout ces éléments sont la clé d’une photo réussie, mais demandent de la préparation. D’autant plus que je ne suis évidemment pas familier des lieux, il est donc hors de question de découvrir cela la nuit. Une fois la journée achevée, je me dirige donc vers ces emplacements repérés. Au retour du premier point de vue, je découvre alors qu’une tente du « campground » est toujours allumée. Enfin, la chance tourne ! Je rêvais de faire ce type de photo depuis pas mal de temps. Je me positionne donc, en priant pour qu’elle ne s’éteigne pas. Je lance rapidement mes premiers plans : Il me faudra une composition d’expositions pour réaliser un HDR sur la tente. F/5.6 pour la profondeur de champ ( f/11 la nuit donne des temps trop longs pour les scènes uniquement éclairées par les étoiles ), iso 1600, et de 0,5 à 200s en doublant à chaque fois le temps pour le premier plan. La chance a assurément tourné, la tente est restée allumée, et je peux désormais lancer sereinement les brutes pour le ciel. ( Photo 4 MV Campground ). Je rentre à pas feutrés à la chambre, tout le monde dort, et je ne peux m’empêcher de balayer sous la couette les brutes sur mon appareil.
Je swipe comme un ado, mais sur mon APN impacté par tant de photons cosmiques.
Jours 8 et 9 — Arches National Park
Le site est absolument splendide.
C’est une véritable émotion visuelle le jour, un envoûtement la nuit.
Si les dieux de l’astro existent, alors c’est certain, ils ont passé un peu plus de temp sur Arches.
Ces arches sculptées par le temps sont autant de portes vers l’émerveillement.
Les randonnées de jour sont courtes (1h maxi), la chaleur de plus en plus pesante. (3L d’eau par personne est désormais un standard pour ces parcs.). Je suis comme un enfant dans un magasin de jouets avant Noël. Tout est beau, tout est photogénique, comment vais-je organiser ma nuit ?
La plus célèbre, Delicate Arch , iconique, ( Photo 5 Delicate Arch), s’impose évidemment comme ma première cible. Je veux y saisir la douceur des nuances de roses et d’ocre de ce sol sous la lumière bleue. La fenêtre est étroite, alors J’accorde alors un peu plus de temps et de soin au cadrage. La visualisation en VR via Photopills (Photo 10 Photopills) me montre qu’il n’y aura pas beaucoup de marge sur l’espace et le timing. Et si je veux ensuite déposer Antares au sommet de Turret Arch, il ne faudra pas traîner non plus. La session se terminera enfin par the Windows et Balanced Rock
Le soir, une fois sur le site de Delicate Arch ( 40min de marche par 36°C à 19h …), je découvre que je ne suis pas le seul photographe, mais je parviendrai à me placer précisément là où j’avais repéré mon cadrage. Il faut dire que la roche tombe abruptement à cet endroit, et je ne fais pas le fier, à marcher à 4 pattes pour être certain de ne pas tomber.
Pour l’arche je décide de placer un très léger éclairage sous celle-ci à l’heure bleue afin de lui donner un peu de relief. Quelques séries à F/5,6, iso 100, 30s confirment ce choix. Puis, alors que vient la nuit, la magie progressivement se produit : je vois à l’œil nu le cœur de la voie lactée venir se positionner dans l’arche, exactement comme prévu. Si l’on vit des nuits de galère en astro, c’est peut-être pour mieux savourer le spectacle lorsque tout fonctionne…
Je lance plusieurs séries , mais 20 poses suffiront, au-delà l’empilement de Sequator fera apparaitre des artefacts. Puis je plie bagage, d’autres cibles m’attendent. Durant le parcours étoilé qui me ramène à ma voiture, je marche sous un ciel purement magique, heureux et ému. Le sol rayonne l’énergie qu’il a emmagasinée le jour et la voute est incroyablement constellée. Pour la première fois, je devine les ombres au sol de la lumière céleste nocturne. Ce moment a la douce saveur d’un rêve accompli.
Je me dirige ensuite vers Turret Arch, où le jour j’ai repéré 3 choses : un arbre assez graphique, un chemin qui donnera l’impression de nous emmener vers la voie lactée, mais, surtout, Antares, qui devrait venir se positionner juste à la pointe de cette formation rocheuse. Le halo de Moab est assez présent, mais il pourra donner du relief à l’arbre. (Photo 6 TURRET ARCH )
Puis s’enchainent the Windows, et enfin Balanced Rock (Photo 7 BALANCED ROCK), où je dois arriver à 2h30 pour avoir la VL bien positionnée, face à ce roc aux allures de T-Rex.
Pour Balanced Rock, j’opte pour un éclairage d’appoint plus prononcé, car je souhaite lui donner autant de présence que la VL. La nuit est bien avancée, la fatigue est là, et les randonnées familiales de la journée me rappellent tout de même qu’à un moment il faudra dormir … Quelques bruits autour de moi suffisent enfin à affoler mon imaginaire, cette photo sera la dernière de la nuit. 1h de route plus tard, me voilà à nouveau sous la couette, à contempler comme un gosse des brutes qui me paraissent tout droit sorties de plusieurs heures d’empilement. Ce lieu est définitivement magique.
Jours 10 et 11 — Bryce Canyon
Nouvelle escale, nouveau lieu exceptionnel.
Bryce Canyon est encore une magnifique etrangeté de la nature. Armé de mon tel en randonnée, je constate avec un certain soulagement que les meilleurs spots seront ceux facilement accessibles en voiture. Pas de randonnée nocturne cette fois. Ce qui satisfait le principal créancier de ma dette de sommeil.
La lune est assez présente cependant, elle projette des ombres trop dures à l’heure bleue, au point que certaines brutes semblent même être capturées en plein jour.
Mon premier cadrage est un panoramique, en prenant soin d’avoir un large recouvrement des panneaux. L’éclairage de la Lune paraît encore trop fort, mais il produira au final un résultat intéressant. (Photo 8-BRYCE PANORAMA)
Je lance enfin mon 2e cadrage depuis Fairyland Point (Photo 9 FAIRYLAND).
Là encore, là VL est comme attendu, exactement au-dessus de ces hoodoos, témoins d’un processus géologique passionnant.
Un ciel shooté à f/2.8, ISO 1600, 9s, cette fois pour 200 poses (il y a peu d’obstacles, je sais que l’empilement créera moins d’artefacts ), puis un premier plan à f/5,6 iso 1600, 200s. J’hésite à descendre dans le canyon pour installer un léger éclairage d’appoint, mais je confesse avoir manqué d’un brin d’énergie … !
Le traitement des nightscapes
Le traitement des Nightscapes est un processus tout aussi passionnant que leur prise de vue.
Ceci car on doit s’écarter d’un process assez normé comme celui des traitements d’images de ciel profond, et les outils come Pixinsight ou Siril ne sont pas adaptés aux besoins. Chaque image nécessite une approche un peu différente selon son premier plan, selon ce que l’on souhaite raconter. Dans les grandes lignes, il consiste à exporter ses photos via Lightroom en corrigeant un minimum de paramètres, puis à les empiler sous Sequator en « freezant » le sol,. Ensuite, après un starless et une très légère déconvolution sous Pix, la suite se passe sous Photoshop afin de procéder au traitement de la VL, du premier plan, et enfin des étoiles. Ce logiciel apporte la souplesse nécessaire à ce type de traitement, que ce soit par la gestion des modes de fusion (conditionnels si nécessaire) ou encore la création de masques sur mesure, la colorimétrie ciblée.
La liberté est plus grande que lors du traitement en ciel profond, le côté scientifique cède un peu de place au côté artistique. La température de couleur, le color grading, la dynamique des éléments sont avant tout gérés pour retranscrire l’émotion brute ressentie sur ce lieu.
Car c’est bien cela dont il s’agit : tenter de retrouver un fragment de cette magie ressentie là-bas.
Ces roches et ces photons sont parfois nés le même jour ; il leur aura fallu des dizaines de milliers d’années pour se retrouver.
Le vertige est là, dans leur rencontre sur nos clichés.
